Quel est l’impact des stratégies d’acculturation des migrantes sur l’attitude à leur égard ainsi que sur des attitudes sociales plus générales, telles que celles liées aux rapports sociaux de sexe et l’orientation à la dominance sociale (ODS), en pays d’accueil et en pays d’origine ? La réponse à cette question est aujourd’hui méconnue pour deux raisons principales. Premièrement, les recherches menées à ce jour sur l’impact de la migration sur les attitudes sociales se sont essentiellement concentrées sur les pays d’accueil et territoires d’immigration, laissant de côté les pays d’origine. Deuxièmement, l’impact spécifique de la migration des femmes, sur les rapports sociaux de sexe notamment, a été assez peu étudié. Cet article vise donc à apporter une contribution à la littérature scientifique sur le sujet, sur la base d’une étude quasi expérimentale. Après avoir mis en évidence la féminisation croissante des phénomènes migratoires et les liens complexes qu’entretiennent les migrations féminines avec la dynamique des rapports sociaux de sexe, nous nous référerons au concept de stratégie d’acculturation développé par Berry (2001) pour tenter de comprendre comment les stratégies d’acculturation mises en œuvre par les migrantes sont susceptibles d’affecter les attitudes à leur égard, ainsi que les attitudes sociales liées au genre et à la dominance sociale en pays d’accueil et en pays d’origine. Cela nous conduira à préciser le dispositif mis en œuvre en France et en Roumanie pour tester l’impact des stratégies des migrantes sur ces attitudes sociales, puis à présenter et à discuter les résultats obtenus.

Migration des femmes

Longtemps invisibilisées dans les recherches sur les phénomènes migratoires (Morokvasic, 2008, 2011; Schweitzer, 2008), les femmes représentent pourtant près de la moitié des migrants (UNFPA, 2006). En outre, leurs stratégies migratoires se sont diversifiées. Le regroupement familial n’est plus la motivation première des migrantes. Elles traversent les frontières pour travailler et obtenir de nouvelles ressources économiques de façon indépendante en initiant parfois la chaine migratoire (ONU, 2006; UNFPA, 2006). Les migrantes ne constituent pas, bien sûr, un groupe homogène. Différents segments le traversent; non qualification/qualification, invisibilisation/visibilisation, migration subie/choisie, etc. Cependant, même si celles qui migrent ne sont généralement ni les plus pauvres ni les moins éduquées parmi les femmes des pays d’origine, les migrantes restent en très grande partie cantonnées en pays d’accueil à des emplois peu qualifiés et traditionnellement considérés comme des emplois féminins indépendamment de leurs qualifications en pays d’origine (Chaïb, 2008; Noblecourt, 2014).

En quoi les migrations des femmes sont-elles susceptibles de troubler l’organisation sociale et les rapports entre groupes ? En quoi peuvent-elles influencer les attitudes envers la hiérarchisation des groupes sociaux ? Les rapports sociaux de sexe, en tant que forces dynamiques, transversales, productrices d’antagonismes, matériel et symbolique, sur lesquels repose l’économie des sociétés (D’Avila & Nazareth, 2005) sont susceptibles d’être brouillés par la mobilité spatiale des femmes. Il a ainsi pu être montré, par exemple, que les migrations des femmes ont un impact hétérogène sur les rapports sociaux de sexe (Durand-Delvigne, 2012; Morokvasic, 2010). En effet, la migration peut être source de progrès social pour les migrantes à travers un accès facilité aux ressources économiques mais aussi non-économiques comme l’accès aux soins ou à la contraception. Mais elle peut également contribuer au maintien voire au renforcement de rapports sociaux inégalitaires et défavorables aux femmes à travers, notamment, la surreprésentation des migrantes dans des emplois précaires, peu qualifiés et traditionnellement considérés comme des emplois féminins. Par ailleurs, l’emploi de migrantes pour effectuer les tâches domestiques en Europe et en Amérique du Nord constitue généralement une façon de faire face au développement de l’emploi rémunéré des femmes locales sans remettre en cause l’ordre des sexes au sein des cellules familiales. En pays d’origine, le nouveau pouvoir économique des migrantes et leur statut de pourvoyeuse de ressources peuvent faire évoluer les rôles traditionnels (Berry, 2001; Hugo, 1999) mais aussi, paradoxalement, renforcer la logique genrée (Kuzma, 2003). En effet, tout au long du processus de migration, les migrantes doivent donner la preuve qu’elles ne sont pas subversives et qu’elles ne s’écartent pas des normes de genre. C’est particulièrement vrai pour celles qui, de plus en plus nombreuses, partent seules, le coût social pour les familles étant élevé. Il leur faut montrer qu’elles sont, malgré leur situation de migrante et encore plus, « de bonnes mères, de bonnes épouses, de bonnes filles » (Morokvasic, 2010, p. 106). Ainsi, selon Morokvasic, « ce phénomène central qu’est la migration internationale de plus en plus féminisée est empreint de l’idéologie de genre » (2010, p. 110). Il semble alors pertinent de mettre en œuvre des études aux deux bouts de la chaine migratoire afin de mieux comprendre l’impact de la migration féminine sur les rapports sociaux, de sexe en particulier. Nous avons choisi d’aborder la question sous l’angle des stratégies d’acculturation des migrantes et de leurs effets potentiels sur les attitudes en pays d’accueil et d’origine.

Stratégies d’acculturation des migrantes: quels effets sur les attitudes sociales ?

Le modèle de Berry (Berry, 2001; Sam & Berry, 2006) permet de décrire les stratégies d’acculturation mises en œuvre par les migrantes et migrants le long de deux dimensions fondamentales; (1) le niveau d’adoption de la culture d’accueil et (2) le niveau de maintien de la culture d’origine. Le croisement de ces deux dimensions indépendantes produit quatre typologies de stratégie d’acculturation (Berry, 2001); (1) l’intégration se caractérise par l’adoption de la culture d’accueil associée au maintien de l’héritage culturel d’origine, (2) l’assimilation se caractérise par l’adoption de la culture d’accueil sans maintien de l’héritage culturel d’origine, (3) la séparation se caractérise à l’inverse par la non-adoption de la culture d’accueil et le maintien de l’héritage culturel d’origine et enfin (4) la marginalisation se caractérise par la non adoption de la culture d’accueil associée au non-maintien de la culture d’origine.

Les stratégies d’acculturation des migrants ont un impact différencié sur la qualité des relations intergroupes au sein de la communauté d’accueil. Ces relations peuvent varier le long d’un continuum allant de relations essentiellement conflictuelles et tendues à des relations caractérisées par une adaptation mutuelle réussie entre les deux groupes (Berry, 2001). Parmi les stratégies d’acculturation, l’intégration a été prouvée comme étant celle donnant lieu aux relations les plus favorables entre migrants et communautés d’accueil et réduisant les risques de préjugés et de discrimination (Levin et al., 2012). Toutefois, le modèle d’acculturation interactif (Bourhis, Moïse, Perreault & Sénécal, 1997) met en évidence que l’impact positif de l’intégration n’est observé que lorsque celle-ci est acceptée et valorisée par la communauté d’accueil (Zagefka, & Brown, 2002). Ainsi, les réactions suscitées par une stratégie d’acculturation donnée peuvent varier d’un pays à l’autre.

Même si les femmes ont récemment gagné en visibilité dans le domaine d’étude des phénomènes migratoires, l’impact spécifique des stratégies d’acculturation des migrantes reste un domaine à explorer. Une méthodologie répandue afin d’étudier l’impact des stratégies d’acculturation des migrants (et celle qui a été retenue dans cette étude) consiste à présenter aux participants différents scenaris mettant en scène un immigrant adoptant l’une ou l’autre des stratégies d’acculturation et à mesurer l’impact de la confrontation à ces scénaris sur différentes variables. Dans les études menées en France en tant que pays d’accueil et s’appuyant sur cette méthodologie (ex., Maisonneuve & Testé, 2007; Maisonneuve, Testé, Taillandier-Schmitt & Dambrun, 2014) l’immigrant présenté était systématiquement un homme. Pourtant, la forte féminisation des phénomènes migratoires associée à l’impact hétérogène de la migration féminine sur l’évolution des rapports sociaux, de sexe en particulier, appellent à étudier spécifiquement les conséquences des stratégies d’acculturation des migrantes. Dans cette étude, outre la façon dont la migrante est elle-même appréciée ou dépréciée par les communautés d’accueil et d’origine en fonction de la stratégie employée, nous nous centrons sur deux attitudes sociales susceptibles d’être impactées par les stratégies employées par les migrantes: le sexisme et l’ODS.

Le sexisme relève d’attitudes discriminatoires, basées sur des stéréotypes légitimant le système social et cognitif asymétrique de sexe. Dans le contexte normatif contemporain, l’expression de préjugés hostiles à l’égard des femmes s’accompagne possiblement d’attitudes bienveillantes atténuatrices; c’est l’« effet les-femmes-sont-formidables (women-are-wonderful effect) » d’Eagly et Mladinic (1994). Pour Glick et Fiske (2001), la conjonction des deux formes de sexisme (hostile et bienveillant), au niveau individuel et sociétal, assure par son ambivalence le maintien de l’ordre social de sexe. Nous avons donc cherché à saisir, tout en les différenciant, les dimensions d’hostilité et de bienveillance éventuellement induites par les stratégies d’acculturation des migrantes. Adopter une stratégie d’acculturation valorisée par le pays d’accueil et/ou le pays d’origine est susceptible de donner une bonne image de la migrante elle-même mais également, à travers elle, des femmes en général; adopter la « bonne » stratégie d’acculturation peut-être interprété par les membres des deux communautés comme un signe de succès, de réussite et d’indépendance; cette mise au contact d’une femme qui réussit de façon indépendante fournit une information contre-stéréotypée qui peut conduire à réduire les deux formes de sexisme puisqu’elle remet en cause leur présupposé commun (Glick & Fiske, 1996), à savoir que la place des femmes serait dans la sphère domestique et qu’elles constitueraient le « sexe faible » nécessitant protection. Si les observateurs peuvent placer cet exemplaire déviant du stéréotype dans une sous-catégorie à part, préservant ainsi le stéréotype, il est également possible que la confrontation à cette cible déviante du stéréotype serve d’appui à l’évolution de l’image du groupe d’appartenance de la cible dans son ensemble (Richards & Hewstone, 2001). A l’inverse, adopter une stratégie d’acculturation non valorisée par la communauté d’accueil et / ou d’origine peut conduire non seulement au rejet de la migrante mais aussi servir d’appui au renforcement d’attitudes défavorables aux femmes en tant que groupe social. Une étude récente a montré que les perceptions qu’ont les membres du groupe majoritaire des stratégies d’acculturation employées par les migrants influencent leurs stéréotypes à l’égard de ces derniers (Lopez-Rodriguez, Zagefka, Navas & Cuadrado, 2014). Les migrantes étant doublement minoritaires, en tant que migrantes mais aussi en tant que femmes, il est possible que leurs stratégies d’acculturation aient un impact sur les stéréotypes à l’égard de ces deux groupes d’appartenance.

L’ODS est une attitude liée à « une préférence individuelle généralisée pour le maintien de rapports hiérarchiques entre les groupes sociaux et la domination des groupes ‘inférieurs’ par les groupes ‘supérieurs’ » (Sidanius & Pratto, 1999, p. 48). Elle constitue un déterminant majeur des préjugés, de la discrimination et des persécutions ethniques (Kteily, Sidanius & Levin, 2011; Thomsen, Green & Sidanius, 2008). Chez les membres de communautés d’accueil, l’ODS est positivement liée à l’adhésion à l’assimilation et négativement associée à l’adhésion au multiculturalisme, idéologie qui sous-tend la préférence pour l’intégration des migrants (Levin et al., 2012; Wolsko, Park & Judd, 2006). Toutefois, l’impact de l’ODS sur la préférence pour l’assimilation pourrait varier selon que celle-ci est perçue comme le fait de se conformer à la culture dominante ou comme le fait pour un migrant de se fondre dans le groupe majoritaire, conduisant ainsi au brouillage des frontières entre les groupes (Guimond, De Oliveira, Kamiesjki & Sidanius, 2010). Ainsi, s’il existe quelques études ayant convoqué l’ODS comme variable explicative des idéologies ou de la préférence pour telle ou telle stratégie d’acculturation, elle est plus rarement convoquée en tant que variable à expliquer, pouvant être influencée par l’exposition à ces mêmes stratégies d’acculturation. Ce déséquilibre trouve potentiellement sa source dans le fait que l’ODS est fréquemment considérée comme un trait de personnalité, en référence aux travaux d’Altemeyer (1998). Toutefois, ce postulat a été remis en question par Duckitt & Sibley (2010) qui ont recensé de nombreux résultats empiriques convergeant vers l’idée que l’ODS relève davantage d’une attitude sociale que d’un trait de personnalité, notamment sa sensibilité aux influences situationnelles. Il est donc envisageable que l’ODS soit influencée par le contexte social. Plusieurs études (Duckitt & Sibley, 2010; Guimond, Dambrun, Michinov & Duarte, 2003; Sidanius & Pratto, 1999) suggèrent notamment que l’ODS puisse être favorisée par l’exposition à un environnement social caractérisé par la domination de l’endogroupe. Cela pourrait refléter le fait que « les gens sont plus à même de croire que certains groupes devraient être en haut et d’autres en bas quand eux-mêmes sont en haut » (Guimond et al., 2003, p. 700). Or certaines stratégies d’acculturation, telles que l’assimilation pour les membres du pays d’accueil ou la séparation pour ceux du pays d’origine, mettent en scène la domination de la culture de l’endogroupe sur celle de l’exogroupe (Levin et al., 2012) et sont donc susceptibles de renforcer l’ODS des personnes qui sont mises au contact de telles stratégies d’acculturation. De plus, si les stratégies d’acculturation mises en œuvre par les migrantes influent sur le sexisme, elles devraient dans le même temps avoir un impact sur l’ODS, puisque l’adhésion (ou la non-adhésion) au sexisme implique d’approuver (ou de désapprouver) le rapport de domination entre les groupes (Guimond et al., 2003). Etudier l’impact des stratégies d’acculturation sur l’ODS est d’autant plus important que tandis que l’ODS influence les idéologies des communautés d’accueil et que celles-ci influencent les stratégies des migrants, si ces dernières influencent à leur tour l’ODS alors des boucles, qui peuvent être autant positives (ex; une ODS faible favorise l’intégration qui à son tour réduit l’ODS) que négatives (ex; une ODS élevée favorise l’assimilation qui à son tour renforce l’ODS), peuvent s’installer et se nourrir d’elles-mêmes.

Ainsi, les stratégies d’acculturation adoptées par les migrantes sont susceptibles d’influencer le sexisme, l’ODS mais aussi plus classiquement la façon dont elles sont personnellement approuvées ou réprouvées, tant de la part de la communauté d’accueil que de celle d’origine.

Objectifs et hypothèses de l’étude

L’objectif poursuivi dans cette étude était d’initier une analyse de l’impact des stratégies d’acculturation des migrantes sur différentes attitudes sociales (attitudes liées au genre, ODS, sympathie à leur égard,) en pays d’accueil et en pays d’origine. Pour ce faire, deux des variables dépendantes sélectionnées sont le sexisme, bienveillant et hostile, et l’ODS. Le degré d’appréciation du migrant (ici, de la migrante), variable dépendante classique dans les études portant sur l’impact des stratégies d’acculturation (voir, par exemple, Maisonneuve & Testé, 2007), a également été retenu.

L’étude mise en œuvre s’est appuyée sur une série d’hypothèses concernant les attitudes susceptibles d’être exprimées en pays d’origine et en pays d’accueil en fonction des stratégies d’acculturation employées par les migrantes.

Tout d’abord, en pays d’origine, on s’attendait à ce les migrantes soient perçues plus positivement lorsque la culture d’origine était conservée que lorsqu’elle ne l’était pas. De la même façon, on s’attendait à ce que le sexisme (hostile et bienveillant) soit plus faible lorsque la culture d’origine était maintenue que lorsqu’elle ne l’était pas. En effet, l’abandon de la culture d’origine était susceptible d’être perçu en pays d’origine comme un échec imputable aux migrantes, renforçant ce faisant les attitudes paternalistes et sexistes. A l’opposé, le maintien de la culture d’origine était susceptible d’être perçu comme une réussite de la part des migrantes, démontrant leur indépendance et leur capacité à réussir seules et, ce faisant, diminuant les deux formes de sexisme.

En ce qui concerne l’ODS, celle-ci était susceptible, d’une part, d’évoluer conjointement avec le sexisme puisqu’approuver la domination d’un sexe sur l’autre nécessite de légitimer la dominance sociale. Ainsi, tout comme le sexisme, l’ODS en pays d’origine serait potentiellement plus élevée lorsque la migrante abandonne sa culture d’origine que lorsqu’elle la maintient. D’autre part, l’ODS n’est pas influencée uniquement par les rapports entre les sexes mais également par les rapports entre les deux communautés (pays d’accueil et pays d’origine). Et de ce point de vue, la stratégie d’acculturation par séparation renvoie à une domination de la culture d’origine sur la culture d’accueil susceptible de renforcer l’ODS au sein du pays d’origine car elle met en scène la domination de l’endogroupe. Par conséquent, on pouvait s’attendre à ce que l’ODS soit la plus élevée en cas de séparation (domination de la culture d’origine sur la culture d’accueil), la plus faible en cas d’intégration (maintien de la culture d’origine sans domination sur la culture d’accueil) et à des niveaux intermédiaires en cas d’assimilation ou de marginalisation (abandon de la culture d’origine).

Hypothèse 1: En pays d’origine, les migrantes devraient être perçues plus positivement lorsque la culture d’origine est maintenue (séparation et intégration) que lorsqu’elle ne l’est pas (assimilation et marginalisation).

Hypothèse 2: En pays d’origine, sexisme bienveillant et hostile devraient être plus faibles lorsque la culture d’origine est maintenue (séparation et intégration) que lorsqu’elle ne l’est pas (marginalisation et assimilation).

Hypothèse 3: En pays d’origine, l’ODS devrait être la plus élevée dans la condition séparation et la plus faible dans la condition intégration.

En pays d’accueil, on s’attendait à ce que les migrantes soient perçues plus positivement lorsque la culture d’accueil était adoptée que lorsqu’elle ne l’était pas. On s’attendait également à ce que le sexisme (bienveillant et hostile) soit plus faible lorsque la culture d’accueil était adoptée que lorsqu’elle ne l’était pas; l’adoption de la culture d’accueil serait perçue comme une réussite susceptible de diminuer les deux formes de sexisme tandis que la non-adoption de la culture d’accueil serait perçue comme un échec de la part de la migrante susceptible de renforcer le sexisme. Enfin, concernant l’ODS, elle était susceptible de varier conjointement avec les scores de sexisme (plus faible en cas d’adoption, plus élevée en cas de non-adoption) tout en étant potentiellement renforcée par la confrontation à une stratégie d’acculturation mettant en scène la domination de l’endogroupe. On s’attendait donc à ce qu’en pays d’accueil l’ODS soit maximale en cas d’assimilation (domination de la culture d’accueil sur la culture d’origine), minimale en cas d’intégration (adoption de la culture d’accueil sans domination sur la culture d’origine) et à des niveaux intermédiaires en cas de séparation et de marginalisation (non-adoption de la culture d’accueil).

Hypothèse 4: En pays d’accueil, les migrantes devraient être perçues plus positivement lorsque la culture d’accueil est adoptée (intégration et assimilation) que lorsqu’elle ne l’est pas (séparation et marginalisation).

Hypothèse 5: En pays d’accueil, sexisme bienveillant et hostile devraient être plus faibles lorsque la culture d’accueil est adoptée (intégration et assimilation) que lorsqu’elle ne l’est pas (marginalisation et séparation).

Hypothèse 6: En pays d’accueil, l’ODS devrait être la plus élevée dans la condition assimilation et la plus faible dans la condition intégration.

La France et la Roumanie ont été choisies respectivement en tant que pays d’accueil et pays d’origine dans cette étude. Les études précédentes sur l’impact des stratégies d’acculturation des migrants menées en France en tant que pays d’accueil se sont principalement centrées sur l’immigration extra-européenne, en particulier en provenance du Maghreb (Maisonneuve & Testé, 2007; Maisonneuve et al., 2014). Toutefois, l’immigration intra-européenne ne doit pas être laissée de côté car selon l’INSEE (2012) elle représente 44, 9 % de l’immigration en France, loin devant le Maghreb (29, 7 %) et les autres régions du Monde (25, 4 %). De plus, entre 2001 et 2006, la Roumanie a connu un taux d’émigration de 28 ‰, la France se situant parmi les principales destinations des émigrés Roumains (ONU, 2006; UNFPA, 2006). Au-delà des chiffres de l’immigration, l’influence culturelle française en Roumanie est importante comme en atteste le fait qu’un Roumain sur cinq parle le français (Berindei, 1995).

Méthode

Participants

En Roumanie et en France, les participants ont été recrutés parmi des étudiants en première année de psychologie. En Roumanie, les participants étaient au nombre de 174, 156 femmes et 14 hommes (quatre n’ont pas spécifié leur sexe), âgés en moyenne de 20, 2 ans. En France, les participants étaient au nombre de 155, 129 femmes et 26 hommes, âgés en moyenne de 19 ans. La très grande majorité de femmes parmi les étudiants de psychologie, tant en France qu’en Roumanie, explique la surreprésentation des femmes dans notre échantillon. La participation se faisait sur la base du volontariat, les participants n’ont pas été rémunérés pour participer à l’étude et celle-ci ne donnait pas non plus lieu à l’octroi de points en plus dans le cadre de la validation des études. Les participants étaient répartis dans les quatre conditions expérimentales (correspondant aux quatre orientations d’acculturation du modèle de Berry) plus une condition contrôle, soit autour de 30 participants par condition en France et 35 en Roumanie.

Procédure

Reprenant une méthodologie fréquemment utilisée dans la littérature (Maisonneuve & Testé, 2007; Van Acker & Vanbeselaere, 2011; Van Oudenhoven, Prins & Buunk, 1998), la stratégie d’acculturation mise en œuvre par la migrante (variable indépendante inter-sujets) a été opérationnalisée à travers la présentation du portrait d’une femme roumaine ayant immigré en France, fictive mais présentée comme réelle, dont la stratégie d’acculturation était typique d’une des quatre orientations d’acculturation du modèle de Berry. Un premier paragraphe, commun aux quatre portraits, présentait la migrante (âge, lieu de naissance en Roumanie, métier) et informait les participants qu’elle vivait en France depuis 10 ans. Un second paragraphe décrivait la vie de la migrante au cours de ses 10 années en France et était tout-à-fait typique d’un mode d’acculturation donné (voir extraits en Annexe); adoption ou non de la culture d’accueil, maintien ou non de l’héritage culturel d’origine, opérationnalisés à travers différentes dimensions (vie maritale, vie professionnelle, religion, amitiés, coutumes, langue, nationalité, etc.). Le portrait a été premièrement rédigé en roumain puis traduit en français par une personne dont le roumain est la langue maternelle et qui parle couramment le français car vivant et travaillant en France depuis plusieurs années. Le portrait en français a été relu et corrigé par une personne dont le français est la langue maternelle. Les portraits ont été pré-testés auprès d’étudiants en première année de psychologie ne participant pas à l’étude en leur demandant si selon eux la migrante présentée avait 1) conservé la culture roumaine et 2) adopté la culture française. Le pré-test a ainsi permis de vérifier que les quatre portraits activaient bien la stratégie d’acculturation correspondante.

Les participants lisaient le portrait correspondant à la condition expérimentale à laquelle ils étaient affectés puis remplissaient les échelles détaillées ci-dessous. Dans la condition contrôle, les participants remplissaient les échelles sans présentation préalable de portrait. La condition contrôle a été introduite afin de mesurer le niveau de base des attitudes, sans activation d’une stratégie d’acculturation quelconque, et ceci afin d’affiner la compréhension et l’interprétation de l’impact éventuel de la présentation de telle ou telle stratégie d’acculturation sur les attitudes mesurées. L’ordre de présentation et de remplissage des échelles était le même dans chaque condition expérimentale; sexisme ambivalent, ODS puis échelle d’appréciation de la migrante. Les participants affectés à la condition contrôle ne remplissaient que les échelles de sexisme ambivalent et d’ODS (dans cet ordre). A l’issue de la passation, un débriefing était organisé afin de présenter aux participants les objectifs de l’étude ainsi que les hypothèses formulées, et de répondre à leurs questions.

Mesures

Sexisme bienveillant (version française; α = .84, version roumaine; α = .65) et hostile (version française; α = .84, version roumaine; α = .69)

Le niveau de sexisme des participants a été mesuré à l’aide de l’Inventaire de Sexisme Ambivalent (Glick & Fiske, 1996; version française de Dardenne, Delacollette, Grégoire & Lecocq, 2006; version roumaine de Boza, 2001). Cette échelle mesure le sexisme hostile (attitude négative envers les femmes) ainsi que le sexisme bienveillant (attitude positive, en apparence, envers les femmes mais participant en réalité au maintien des stéréotypes de genre). Elle contient 22 items, 11 pour chaque type de sexisme. « Lors d’une catastrophe, les femmes doivent être sauvées avant les hommes. » est un exemple d’item de sexisme bienveillant tandis que « Les femmes recherchent le pouvoir en ayant le contrôle sur les hommes. » est un exemple d’item de sexisme hostile. Les participants répondent le long d’échelles type Likert à 7 échelons allant de « pas du tout d’accord » à « totalement d’accord ». Les très bonnes qualités psychométriques de cette échelle sont documentées dans Dardenne & al. (2006) qui montrent, entre autres, que l’échelle peut être utilisée auprès des deux sexes. Les qualités psychométriques de la version roumaine sont comparables à la version française (Boza, 2001).

Orientation à la Dominance Sociale (version française; α = .87, version roumaine; α = .71)

L’ODS a été mesurée à l’aide de l’échelle de Sidanius et Pratto (1999; version française de Duarte, Dambrun & Guimond, 2004). Cette échelle est composée de 16 items dont la moitié est formulée dans le sens d’une attitude favorable à la dominance sociale (ex; « Certains groupes de personnes sont tout simplement inférieurs aux autres groupes ») tandis que l’autre moitié est formulée dans le sens d’une attitude favorable à l’égalité entre les groupes sociaux (ex; « L’égalité des groupes devrait être notre idéal »). Ces derniers items sont recodés de telle façon qu’un score élevé à l’échelle indique une ODS élevée. Les participants répondent le long d’échelles type Likert à 7 échelons allant de « pas du tout d’accord » à « totalement d’accord ». Les qualités psychométriques de l’échelle d’ODS en langue française sont documentées dans Duarté et al., (2004). Cette échelle a été traduite en roumain à partir de la version française pour les besoins de l’étude. La traduction a été réalisée par une personne roumaine francophone puis corrigée par un deuxième examinateur roumain. Comme indiqué ci-dessus, on obtient un indice de consistance interne tout-à-fait correct, bien qu’inférieur à la version française.

Echelle d’appréciation de la migrante (version française; α = .82, version roumaine; α = .83)

Une échelle en quatre items, inspirée de l’échelle en deux items de Maisonneuve & Testé (2007) et modifiée afin d’équilibrer les items positifs et négatifs, permettait de mesurer le degré d’appréciation de la migrante. Deux items étaient formulés dans le sens d’une évaluation positive de la migrante et deux items dans le sens d’une évaluation négative. Ces deux derniers items étaient recodés de telle façon à ce qu’un score élevé à l’échelle signifie un niveau faible de rejet (élevé d’acceptation). Les participants répondaient à l’aide d’échelles type Likert en 7 échelons allant de « pas du tout » à « tout à fait ». Les quatre items sont les suivants; « Cette roumaine me semble sympathique », « J’apprécie cette roumaine », « J’ai honte du comportement de cette roumaine », « Je n’aime pas cette roumaine ». La traduction de cette échelle a été opérée de la même façon que pour les portraits; formulation originelle en roumain, traduction en français par une personne roumaine francophone, correction par un Français natif. La passation de cette échelle était propre aux quatre conditions expérimentales (pas de présentation de la migrante dans la condition contrôle).

Résultats

Au sein du pays d’origine de la migrante (Roumanie)

Les moyennes et écart-types des scores de sexisme, d’ODS et d’appréciation de la migrante, dans chaque condition expérimentale et dans la condition contrôle, sont présentés dans le Tableau 1.

Tableau 1

Scores d’attitudes (moyennes et écart-types) au sein du pays d’origine en fonction des stratégies d’acculturation de la migrante.

Stratégie d’acculturation Sexisme bienveillant Sexisme hostile Orientation à la dominance Sympathie

Condition contrôle 5.23 (.85) 4.24 (.57) 2.72 (.68)
Intégration 5.09 (.64) 4.63 (1.08) 2.97 (.81) 6.42 (.68)
Assimilation 5.41 (.83) 4.36 (.77) 2.74 (.62) 5.09 (1.58)
Marginalisation 5.32 (.56) 4.31 (.87) 2.98 (.76) 4.87 (1.15)
Séparation 4.91 (.82) 4.31 (1.13) 2.72 (.87) 6.09 (1.16)

Afin de tester l’hypothèse 1 selon laquelle la migrante serait perçue plus positivement lorsque la culture d’origine est maintenue (intégration et séparation) que lorsqu’elle ne l’est pas (assimilation et marginalisation), nous avons procédé à une analyse de régression multiple sur le score d’appréciation avec comme prédicteurs trois contrastes; le premier opposait les conditions expérimentales caractérisées par le maintien de la culture d’origine à celles caractérisées par le non-maintien (Contraste 1; intégration = 1, séparation = 1, assimilation = –1, marginalisation = –1) et les deux autres en complément opposaient entre elles les conditions caractérisées par le maintien (Contraste 2; intégration = 1, séparation = –1, assimilation = 0, marginalisation = 0) et celles caractérisées par le non-maintien (Contraste 3; intégration = 0, séparation = 0, assimilation = 1, marginalisation = –1). On obtient un R² = .22 et seul le premier contraste a un effet significatif sur la VD appréciation de la migrante; b = .62, t (138) = 6, 08, p < .001 (contraste 2, b = .18, p = .11 et contraste 3, b = .11, p = .55). Les migrantes sont perçues plus positivement en pays d’origine lorsque la culture d’origine est maintenue (M = 6, 26, ET = .94) que lorsqu’elle ne l’est pas (M = 4, 98, ET = 1, 39). L’hypothèse 1 est donc confirmée.

Une méthodologie identique a été utilisée pour tester l’hypothèse 2 selon laquelle le sexisme (bienveillant et hostile) serait plus faible en pays d’origine lorsque la culture d’origine est maintenue que lorsqu’elle ne l’est pas. L’analyse de régression (employant les mêmes contrastes) sur le score de sexisme hostile indique une absence d’effet sur cette variable, R² = .02. L’analyse de régression sur le score de sexisme bienveillant indique quant à elle un effet significatif du premier contraste; b = –.18, t (130) = 2, 88, p < .01, R2 = .07 (contraste 2; b = .09, p = .21 et contraste 3, b = .03, p = .57). En pays d’origine, le sexisme bienveillant est plus faible lorsque la culture d’origine est maintenue (M = 5, ET = .73) que lorsqu’elle ne l’est pas (M = 5,37, ET = .72) mais ce n’est pas le cas du sexisme hostile (M = 4. 47, ET = 1.10 et M = 4. 33, ET = .82 respectivement). Notre seconde hypothèse est partiellement vérifiée.

En cohérence avec l’hypothèse 2, les analyses confirmatoires ci-dessus comparent entre elles les conditions expérimentales. Pour compléter ces analyses et mieux comprendre les effets observés, nous avons procédé à une analyse exploratoire des différences observées entre chaque condition expérimentale et la condition contrôle à l’aide de comparaisons post-hoc deux à deux (test de Tuckey). Celles-ci indiquent que le niveau de base du sexisme bienveillant (M = 5, 23, ET = .85) se situe à un niveau intermédiaire entre les conditions expérimentales caractérisées par le maintien et celles caractérisées par le non-maintien, mais la différence entre la condition contrôle et chacune des conditions expérimentales n’est pas significative (p = .54, p = .42, p = .69 et p = .13 respectivement pour l’intégration, l’assimilation, la marginalisation et la séparation). De même, on n’observe pas non plus de différence significative entre la condition contrôle et chacune des conditions expérimentales en ce qui concerne le sexisme hostile (p = .06, p = .48, p = .93 et p = .81 respectivement pour l’intégration, l’assimilation, la marginalisation et la séparation). Toutefois, le pattern de résultats est légèrement différent; le niveau de base du sexisme hostile (M = 4.24, ET = .57) se situe à un niveau comparable à celui observé dans les conditions assimilation, séparation et marginalisation tandis qu’on observe une tendance non significative à la hausse dans la condition intégration (M = 4, 63, ET = 1, 08).

Enfin, l’ANOVA réalisée sur les scores d’ODS ne montre pas d’effet significatif de la stratégie d’acculturation sur cette variable, F (3, 136) = 1.37, p = .25. L’hypothèse 3 selon laquelle en pays d’origine l’ODS serait la plus élevée dans la condition séparation et la plus faible dans la condition intégration n’est donc pas vérifiée; la stratégie d’acculturation de la migrante ne semble pas affecter l’ODS en pays d’origine. Logiquement, la différence entre la condition contrôle et chacune des conditions expérimentales n’est pas significative non plus sur cette variable (p = .29, p = .88, p = .16 et p = .66 respectivement pour l’intégration, l’assimilation, la marginalisation et la séparation).

Au sein du pays d’accueil de la migrante (France)

Les moyennes et écart-types des scores de sexisme, d’ODS et d’appréciation de la migrante, dans chaque condition expérimentale et dans la condition contrôle, sont présentés dans le Tableau 2.

Tableau 2

Scores d’attitudes (moyennes et écart-types) au sein du pays d’accueil en fonction des stratégies d’acculturation de la migrante.

Stratégie d’acculturation Sexisme bienveillant Sexisme hostile Orientation à la dominance Sympathie

Condition contrôle 3.09 (.68) 2.87 (.79) 2.37 (.67)
Intégration 3.21 (.76) 2.82 (.89) 2.23 (.80) 6.21 (.67)
Assimilation 3.31 (1.04) 3.16 (.81) 2.84 (.98) 5.51 (1.09)
Marginalisation 3.02 (.92) 3.19 (1.03) 2.38 (.96) 5.35 (1.04)
Séparation 3.24 (.81) 2.97 (.63) 2.28 (.84) 5.04 (1.13)

Pour tester l’hypothèse 4 selon laquelle en pays d’accueil les migrantes seraient perçues plus positivement lorsque la culture d’accueil est adoptée (intégration et assimilation) que lorsqu’elle ne l’est pas (séparation et marginalisation), nous avons procédé à une analyse de régression multiple sur le score d’appréciation avec comme prédicteurs trois contrastes. Le premier oppose les stratégies d’acculturation où la culture d’accueil est adoptée à celles où elle ne l’est pas (Contraste 1; intégration = 1, assimilation = 1, séparation = –1, marginalisation = –1). Les deux autres, complémentaires, opposent entre elles les stratégies d’acculturation caractérisées par l’adoption de la culture d’accueil (Contraste 2; intégration = 1, assimilation = –1, séparation = 0, marginalisation = 0) et celles caractérisées par la non-adoption (Contraste 3; intégration = 0, assimilation = 0, séparation = 1, marginalisation = –1). On obtient un R² = .14 et le premier contraste a un effet significatif sur la VD appréciation, b = .32, t (117) = 3, 56, p < .001. Par ailleurs, on constate également un effet significatif du deuxième contraste, b = .35, t (117) = 2, 71, p < .001 (effet non significatif du contraste 3, b = –.15, p = .26). La migrante est perçue plus positivement en pays d’accueil lorsque la culture d’accueil est adoptée (M = 5, 86, ET = .98) que lorsqu’elle ne l’est pas (M = 5, 2, ET = 1, 08). L’hypothèse 4 est donc vérifiée. Toutefois, on constate que cette différence est imputable essentiellement à la condition intégration, donnant lieu à une appréciation significativement meilleure de la migrante que la condition assimilation (M = 6, 21, ET = .67 et M = 5, 51, ET = 1, 09 respectivement).

Une méthodologie identique a été utilisée pour tester l’hypothèse 5 selon laquelle sexisme hostile et bienveillant seraient plus faibles en pays d’accueil lorsque la culture d’accueil est adoptée que lorsqu’elle ne l’est pas. Les analyses de régression (employant les mêmes contrastes) sur les scores de sexisme bienveillant et hostile indiquent une absence d’effet sur ces variables (R² = .02 et .03 respectivement). L’hypothèse 5 n’est pas vérifiée; ni le sexisme bienveillant ni le sexisme hostile ne sont significativement plus faibles en pays d’accueil lorsque la culture d’accueil est adoptée (M = 3, 26, ET = .91 et M = 2, 99, ET = .86 respectivement) que lorsqu’elle ne l’est pas (M = 3, 13, ET = .87 et M = 3, 09, ET = .86 respectivement).

Les comparaisons post-hoc avec la condition contrôle confirment l’absence d’effet sur cette variable en pays d’accueil puisque les différences ne sont significatives ni pour le sexisme bienveillant (p = .56, p = .33, p = .73 et p = .44 respectivement pour l’intégration, l’assimilation, la marginalisation et la séparation) ni pour le sexisme hostile (p = .79, p = .17, p = .18 et p = .61 respectivement pour l’intégration, l’assimilation, la marginalisation et la séparation).

Enfin, l’ANOVA réalisée sur les scores d’ODS montre un effet significatif de la stratégie d’acculturation sur cette variable, F (3, 120) = 3, 01, p = .03, eta2 = .07. Le score de dominance sociale est significativement supérieur en condition assimilation par rapport aux trois autres conditions expérimentales, HSD de Tukey, p < .01. L’assimilation conduit à augmenter l’ODS en pays d’accueil, toutefois l’ODS n’est pas plus faible en condition intégration que dans les deux conditions caractérisées par la non-adoption de la culture d’accueil (séparation et marginalisation). L’hypothèse 6 est donc partiellement vérifiée. La comparaison avec la condition contrôle confirme ces résultats; le niveau de base de l’ODS est similaire à celui observé dans les conditions intégration, marginalisation et séparation (p = .48, p = .95 et p = .65 respectivement) et significativement plus faible que celui observé dans la condition assimilation (p = .03).

Discussion

L’objectif de cette étude était d’analyser l’impact des stratégies d’acculturation des migrantes sur la façon dont elles étaient appréciées ou dépréciées, sur le sexisme (bienveillant et hostile) ainsi que sur l’ODS en pays d’accueil et en pays d’origine.

En ce qui concerne la façon dont la migrante est évaluée, les résultats obtenus sont tout-à-fait conformes aux hypothèses et aux travaux antérieurs sur le sujet dans la mesure où le maintien ou non de la culture d’origine détermine la façon dont la migrante est évaluée en pays d’origine tandis que l’adoption ou non de la culture d’accueil détermine la façon dont elle est évaluée en pays d’accueil. De plus, il apparaît, auprès de la population d’étude composée d’étudiants, qu’en pays d’accueil, et entre les deux stratégies d’acculturation caractérisées par l’adoption de la culture d’accueil, l’intégration conduit à un degré d’appréciation de la migrante significativement plus élevé que l’assimilation. Ces résultats sont conformes à ceux obtenus précédemment en France auprès de la même population suite à la présentation du portrait d’un migrant homme (Maisonneuve & Testé, 2007).

En ce qui concerne le sexisme bienveillant, les résultats ont mis en évidence que celui-ci était significativement plus élevé en pays d’origine lorsque la migrante ne maintenait pas sa culture d’origine que lorsqu’elle la maintenait. Ces résultats vont dans le sens d’une interprétation consistant à penser que la migrante parvenant à maintenir son héritage culturel en pays d’accueil fait ainsi la démonstration aux membres du pays d’origine de son autonomie et de sa capacité à représenter le pays à l’étranger, ce qui conduit à diminuer le sexisme bienveillant, ancré dans l’idée que les femmes sont par essence des personnes vulnérables nécessitant protection. A l’inverse, l’abandon de la culture d’origine pourrait-être perçu en pays d’origine comme un échec, susceptible de renforcer le sexisme bienveillant. Le fait que le niveau de base du sexisme bienveillant (condition contrôle; mesure des attitudes sans activation de portrait préalable) se situe à un niveau intermédiaire entre les conditions expérimentales caractérisées par le maintien de la culture d’origine et celles caractérisées par son abandon, va dans le sens de cette interprétation des effets observés. S’ils nécessiteront d’être répliqués pour être consolidés, ces premiers résultats mettent l’accent sur le rôle important de la possibilité donnée aux migrantes de maintenir leur héritage culturel dans l’évolution des rapports sociaux de sexe et du sexisme bienveillant en pays d’origine. Toutefois, de tels résultats n’ont pas été observés en pays d’accueil; l’adoption ou la non-adoption de la culture d’accueil par la migrante n’influence pas le sexisme bienveillant exprimé par la communauté-hôte. En ce qui concerne le sexisme hostile, contrairement aux hypothèses, ce dernier n’est influencé ni par l’adoption de la culture d’accueil en pays d’accueil ni par le maintien de la culture d’origine en pays d’origine.

Enfin, concernant l’ODS, les résultats ont mis en évidence l’impact significatif de la stratégie d’assimilation sur l’augmentation de cette variable en pays d’accueil. Tout se passe comme si, mis en contact avec une stratégie d’acculturation caractérisée par la domination de leur culture sur la culture étrangère, les membres du pays d’accueil tendaient à légitimer cette domination. Ainsi, la confrontation à la domination de l’endogroupe renforce l’adhésion à la dominance sociale ou, du moins, facilite l’expression de cette adhésion. Dans les deux cas, l’assimilation crée un contexte favorable à l’ODS en pays d’accueil. Si l’impact de l’ODS sur les préférences en termes d’orientations d’acculturation a été mis en évidence et discuté au sein de la littérature (Guimond et al., 2010; Levin et al., 2012), il s’agit de la première étude à notre connaissance qui montre à l’inverse l’impact de la confrontation à une stratégie d’acculturation, l’assimilation, sur l’ODS. Notons que de tels résultats n’ont pas été retrouvés en pays d’origine où la séparation (i.e., domination de la culture d’origine sur la culture d’accueil) n’a pas donné lieu à une augmentation de l’ODS.

Au croisement de deux champs de littérature, sur les rapports sociaux de sexe d’une part et sur l’acculturation d’autre part, cette étude introduisait trois innovations principales au regard de la littérature sur les effets des stratégies d’acculturation des migrants (Maisonneuve & Testé, 2007; Van Acker & Vanbeselaere, 2011; Van Oudenhoven et al., 1998); 1/ le migrant présenté aux participants n’est pas un homme mais une femme, 2/ les effets des stratégies d’acculturation sont étudiés en pays d’accueil et en pays d’origine, 3/ le sexisme et l’ODS sont introduites comme variables dépendantes. Deux résultats méritent d’être soulignés afin d’être approfondis dans de prochaines études. Premièrement, les stratégies d’acculturation des migrantes ont un effet en pays d’origine, non seulement sur la façon dont elles sont appréciées ou dépréciées par leur communauté d’origine, mais également sur le niveau de sexisme bienveillant exprimé. Ces effets en pays d’origine sont restés méconnus jusqu’à présent, la quasi-totalité des études menées se déroulant en pays d’accueil uniquement. Ces premiers résultats incitent à une plus grande prise en compte des pays d’origine dans l’étude des processus d’acculturation des populations migrantes et de leurs effets. Deuxièmement, en pays d’accueil, la stratégie d’acculturation employée n’a pas impacté uniquement le degré d’appréciation de la migrante mais aussi l’ODS exprimée par les participants, dans le sens d’une ODS plus importante en cas d’exposition à une stratégie assimilationniste. Ce résultat nécessite d’être répliqué afin d’en démontrer la stabilité car il peut revêtir une importance majeure; l’ODS étant un prédicteur important des préjugés et de la discrimination (Kteily et al., 2011; Thomsen et al., 2008), si l’impact de l’assimilation sur l’ODS venait à être confirmé cela soulèverait un danger majeur des politiques assimilationnistes; celui de favoriser la persécution des minorités à travers le renforcement de l’ODS du groupe majoritaire. D’autant que le lien entre ODS et discrimination est plus important lorsque les idéologies d’acculturation favorisant la hiérarchisation des groupes (comme l’assimilation) sont privilégiées (Levin et al., 2012). L’assimilation renforcerait donc à la fois l’ODS elle-même, en fournissant un environnement favorable à l’expression d’attitudes visant à maintenir la domination de l’endogroupe, et la probabilité qu‘elle se manifeste par des actes discriminatoires. L’impact éventuel des politiques d’assimilation sur l’ODS des membres des pays d’accueil constitue donc également un domaine à explorer, insuffisamment documenté dans la littérature au regard de l’importance de la question. Globalement, les effets observés dans cette étude peuvent paraitre de faible ampleur, certaines des variables mesurées n’étant pas significativement et systématiquement influencées par les stratégies d’acculturation. Toutefois, il convient de relever qu’ils ont été obtenus suite à une unique présentation d’un portrait activant une stratégie d’acculturation donnée. Cela laisse entrevoir l’impact élevé qu’est susceptible d’entrainer un contact répété avec une orientation d’acculturation prédominante dans un pays donné.

Cette étude nécessiterait d’être répliquée et des variantes réalisées afin d’en solidifier les conclusions. Ainsi, d’autres études doivent être menées dans le but de savoir si le fait que l’adoption de la culture de l’endogroupe au détriment de celle de l’exogroupe renforce l’ODS en France, pays d’accueil dans cette étude, et non en Roumanie, pays d’origine ici, s’explique par le statut de pays d’accueil ou de pays d’origine ou par des spécificités culturelles propres à chaque pays. Dans le premier cas, inverser le statut du pays devrait inverser le pattern de résultats. Dans le second cas, si des spécificités culturelles expliquent les résultats observés ici, ceux-ci ne devraient pas changer avec la modification de statut et être propre à chaque pays quel que soit son statut de pays hôte ou de pays d’origine. Cela permettrait de mieux circonscrire et donc de mieux comprendre les conditions dans lesquelles la confrontation à une stratégie d’acculturation mettant en scène la domination de l’endogroupe est susceptible de renforcer l’ODS.

D’autres éléments justifieraient la réplication de l’étude et la réalisation de variantes. Tout d’abord, la migrante était ici présentée comme exerçant le métier de comptable, métier non genré féminin. Quel effet aurait eu l’emploi d’un métier stéréotypé comme féminin tel que celui d’assistante maternelle ou d’aide-soignante ? Selon toute vraisemblance, on peut penser que cela renforcerait l’effet des portraits sur les attitudes de genre. Ensuite, les résultats obtenus sont issus d’une population étudiante, dont on sait qu’elle a traditionnellement une préférence marquée pour l’intégration plutôt que pour l’assimilation en tant que mode d’acculturation privilégié (Bourhis, 2012; Maisonneuve & Testé, 2007), ce que nos résultats ont confirmé. Quels résultats obtiendrait-on en reproduisant la même procédure auprès d’une autre population ? Quoi qu’il en soit, ces résultats ne peuvent être généralisés à d’autres populations en l’état actuel des connaissances. Ceci est d’autant plus vrai que la population des étudiants en psychologie se caractérise par une surreprésentation des femmes, ce qui a aussi probablement une influence sur les mesures de sexisme et d’ODS réalisées. On sait en effet que le sexisme, en particulier le sexisme hostile, est moins élevé chez les femmes que chez les hommes (Glick & Fiske, 1996), de même que l’ODS (Sidanius & Pratto, 1999), bien que pour cette dernière Duarte et al. (2004) n’aient pas retrouvé cette différence chez les étudiants en psychologie. Toutefois, si le niveau de base des attitudes mesurées dépend du sexe des participants, à ce jour aucun élément dans la littérature ne laisse à penser que ce soit également le cas des processus par lesquels les stratégies d’acculturation des migrantes influencent ces attitudes. Sur cette base, nous avons retenu un échantillon mixte. Le nombre de participants masculins et féminins dans l’étude réalisée ici ne permet pas de tester l’impact du sexe des participants sur les résultats obtenus. La réplication de cette étude auprès de deux échantillons, l’un exclusivement féminin et l’autre exclusivement masculin permettrait de tester l’effet éventuel du sexe des participants sur les relations observées entre les stratégies d’acculturation des migrantes d’une part et le sexisme et l’ODS de l’autre. Enfin, il serait évidemment intéressant de répliquer cette procédure expérimentale au sein d’autres pays d’accueil et d’origine afin d’étudier le rôle joué par les spécificités culturelles de chaque pays. Retrouverait-on un pattern de résultats commun ou celui-ci serait-il au contraire spécifique à chaque duo de pays étudié ? Ici aussi, les résultats obtenus dans cette étude ne sont pas généralisables à d’autres pays et cultures avant que de telles réplications aient été réalisées.

Conclusion

Les résultats observés dans cette étude plaident fortement en faveur du développement de politiques d’intégration, et non d’assimilation, des migrantes et migrants et ce pour trois raisons principales. Premièrement, la possibilité donnée aux migrantes et migrants de maintenir leur héritage culturel favorise le maintien de relations positives avec la communauté d’origine. Deuxièmement, les membres du pays d’accueil interrogés dans cette étude, des étudiantes et étudiants français, valorisent davantage l’intégration que l’assimilation (meilleure appréciation de la migrante). Troisièmement, l’assimilation favorise l’ODS en pays d’accueil, variable prédictrice de la discrimination envers les minorités (Thomsen et al., 2008). Ces résultats incitent à une remise en cause de l’idéologie, toujours en vigueur en France (Sabatier & Boutry, 2006), consistant à considérer la suppression des différences ethnolinguistiques et ethnoculturelles comme une précondition à l’égalité de traitement entre tous (Sabatier & Berry, 1994). A condition que le maintien d’un héritage culturel propre s’accompagne d’un échange et d’une interpénétration entre les différentes cultures et de l’identification de tous à des valeurs et à une culture commune quel que soit son origine, l’intégralité de la littérature scientifique sur l’immigration et l’acculturation semble concorder vers l’idée que le développement de relations non-conflictuelles entre groupes ne s’appuie pas sur la suppression des différences mais sur leur intégration. Berry (2001) a décrit les conditions nécessaires à l’établissement de telles politiques d’intégration des migrants: développement d’une idéologie multiculturelle, valorisation de la diversité culturelle, lutte contre les discriminations, renforcement d’attitudes mutuelles positives entre groupes sociaux et enfin possibilité pour tous les individus de s’identifier à la société dans son ensemble. Cela nécessite également que les migrants aient le souhait et la possibilité de maintenir leur héritage culturel d’origine; ce qui implique qu’ils ne soient pas rejetés par les membres du pays d’origine (Badea, Jetten, Iyeret et Er-Rafiy, 2011). En complément de l’adoption de la culture d’accueil, le maintien de l’héritage culturel d’origine est donc à la fois une cause et une conséquence de l’entretien de relations positives avec le pays d’origine tandis que son abandon est à la fois une cause et une conséquence de la détérioration des liens avec le pays d’origine. Enfin, parce que cela contribue à favoriser une image positive des migrantes et à réduire le sexisme en pays d’origine, le développement de politiques favorisant l’intégration des migrantes quelle que soit leur origine ethnique et sociale contribue à augmenter le statut, le contrôle et la vitalité groupale des femmes migrantes et constitue de ce fait un pas important vers une plus grande égalité entre les sexes.

Fichier supplémentaire

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Annexe

Extraits des portraits présentés aux participants. DOI: https://doi.org/10.5334/irsp-27.s1